vendredi 27 septembre 2013

Les coups «fumants» de Stéphane Moreau

L'audacieux big boss de Tecteo va-t-il manger les Editions de L'Avenir à la sauce Virtualis? (Photo: Belga)


Minée par une perte de plus d’un million d’euros, Virtualis, une coentreprise média de Tecteo, est au bord du gouffre. Et avant l’été, l’intercommunale liégeoise a racheté, pour 3 millions, un «data center» affichant 4 millions de dettes. Des investissements «stratégiques» judicieux?


Le 14 mai 2008 à Mons, Tecteo et une dizaine de start-ups actives dans l’audiovisuel numérique s’associent pour créer Virtualis SA. L’objectif principal de la société est de mutualiser les coûts liés à l’acquisition d’un studio virtuel 3D, comme le reflète l’objet social de Virtualis: la mise à disposition «d’outils technologiques liés au développement d’un studio 3D en temps réel, […] de matériel de haute technologie (car régie, parc de caméras HD…) […], le développement d’activités de service utilisant ces équipements (série télé sur studio virtuel), [et] tout service multimédia (multiple play), web, DVD, tel, TV.»

C’est l’euphorie des grands jours: l’objectif à l’époque est de créer une «Digital Innovation Valley» à Mons. Rien de moins. Un capital de plus d’un million d’euros est souscrit par les associés, Wallimage et deux invests. Tecteo, représentée par Dominique Janne, injecte 100.000 euros dans l’aventure. Mais, dans les mois qui suivent, l’intercommunale liégeoise rachète, à un prix inconnu, les actions de K2 One, un de ses partenaires qui avait investi 200.000 euros dans Virtualis. K2 One est une société appartenant à… Dominique Janne. Grâce à ce petit business entre amis, Tecteo devient le premier actionnaire de Virtualis avec 27,5% du capital.

Antichambre de la faillite

Une participation qui se diluera légèrement suite à une augmentation de capital réalisée en juin 2011 pour renflouer le navire. Car les clients ne se pressent guère aux portes du studio virtuel et aucune série télé n’y a été tournée... Ainsi, aujourd’hui, Tecteo assume encore 21,3% du risque financier de Virtualis… qui a été mise «en continuité» (souvent l’antichambre de la faillite) car elle affiche une perte colossale de 1,072 million d’euros au 30 juin 2012 (dernier bilan disponible). Quant au million de capital de départ, il a été «mangé» par la société pour éponger une partie de ses pertes au fil des années de débâcle: il n’en reste plus que 38.490 euros…

En mars 2012, Virtualis a dû se résoudre à revendre, à perte, son studio virtuel 3D à No Télé (télévision régionale de la Wallonie picarde), enregistrant dans cette opération de sauvetage une moins-value de 331.502 euros. La construction d’un studio à Mons (après déménagement de Tournai) a également été mise au frigo. En 2012, Virtualis n’a enregistré aucune commande et s’est concentrée sur le seul projet de futur musée du Doudou, qui devrait s’ouvrir à Mons en 2014 après bien des retards. En juin 2011, Virtualis avait en effet remporté l’appel d’offres (avec Tempora) pour concevoir le parcours scénographique visant à faire ressentir aux futurs visiteurs la ferveur folklorique qui s’empare des Montois lors de cette grande fête populaire qu’est la Ducasse.

«On ne gagne pas à tous les coups»

Virtualis ne comptait qu’un seul employé, son directeur, qui a reçu son préavis en 2012. Frais de personnel: 129.205 euros pour 10 mois prestés. Pas mal pour un employé de niveau d’études secondaires… Le site internet de Virtualis est lui aussi au point mort: la dernière production du «studio» concerne un clip sur le… pavillon belge à l’Expo de Shangaï 2010.

Chez Tecteo, on reconnaît que cet investissement calamiteux présentait une «prise de risque», mais que ce risque «rentre dans le plan industriel» de l’intercommunale. «A travers Virtualis, Tecteo s’est positionnée sur le terrain de la réalité augmentée, une bulle dont nous attendions de nouveaux contenus qui ne se sont jamais matérialisés. On ne peut pas gagner à tous les coups...»

Un data center sauvé de la faillite en 2006

Autre investissement de Tecteo qui interpelle: le 30 mai 2013, l’intercommunale met 3,053 millions d’euros sur la table pour acheter Wallonie Data Center SA, une société cofondée en mars 2006 par Alain Scriwanek et Laurent Minguet, un investisseur liégeois à l’origine de la success story d’EVS (ralenti d’images). WDC est une holding qui a été créée pour détenir Phenix Data Center (PDC) à 99,9% et la sauver de la faillite. Tecteo en est par la suite devenue actionnaire minoritaire.

En mai 2013 donc, exit Minguet et Scriwanek. Le siège social de WDC est transféré dans les locaux de Tecteo, rue Louvrex à Liège. Paul Heyse (directeur financier de Tecteo) devient président du conseil d’administration de WDC, Philippe Naelten (patron de WIN, filiale de Tecteo) est nommé administrateur-délégué, et Gil Simon (secrétaire général de Tecteo) devient administrateur.

Une bonne affaire pour... Laurent Minguet

Comme son nom l’indique, WDC est un «data center», un grand hangar sis à Villers-le-Bouillet bourré de serveurs pour archiver les données numériques de ses clients (WIN, NRB, la société wallonne des eaux, Belgacom…). Mais WDC et sa filiale PDC présentaient fin 2012 un bilan contrasté. Certes, les sociétés dégagent quelques dizaines de milliers d’euros de bénéfice, mais leurs pertes cumulées atteignent 2,878 millions d’euros, et leurs dettes cumulées plus de 4 millions, pour un capital cumulé de 2,575 millions. Bonne affaire pour Tecteo?

Pour Laurent Minguet, qui détenait 56% de WDC, «c’est un bon deal: j’ai investi, pris un risque, et fait une plus-value tout à fait correcte. De son côté, Tecteo a acquis un business profitable.» Mais dans quel but stratégique l’intercommunale liégeoise a-t-elle repris ces deux entreprises endettées? Pourquoi ne pas avoir plutôt cherché des contrats de fourniture de services auprès, par exemple, du data center de Google à Saint-Ghislain (Hainaut), reconnu comme l’un des data centers les plus modernes et les plus efficaces au monde?

«L’acquisition de Wallonie Data Center s’est faite dans un contexte stratégique, explique Philippe Naelten, CEO de WIN. Avec la verticalisation du marché, nous avions besoin d’un espace de stockage pour fournir une offre complète: on avait le réseau avec Tecteo, un intégrateur de services avec WIN, il nous manquait un data center pour stocker les données des clients. Notre objectif est de pouvoir leur offrir un “cloud local” en Wallonie.» Un choix stratégique à 3 millions d’euros quand même...

David Leloup

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